Le problème
Dans le bus, tu prépares ce que tu vas dire au pharmacien. Tu tournes la phrase dans ta tête, tu la polis, elle est parfaite. Tu pousses la porte, tu ouvres la bouche, et c’est un autre monde : les mots que tu avais rangés si soigneusement ne sont plus là. Tu bredouilles, tu montres la boîte, tu ressors avec la bonne crème et un goût amer.
La phrase n’a pas disparu. Elle n’a jamais existé ailleurs que dans ta tête, et ta bouche ne l’a jamais rencontrée.
Ce que la recherche a trouvé
Colin MacLeod et son équipe à l’université de Waterloo ont donné un nom à quelque chose que les acteurs savent depuis toujours : l’effet de production (MacLeod et al., 2010). Dans huit expériences, des étudiants lisaient une liste de mots ; la moitié des mots, ils les lisaient en silence, l’autre moitié, à voix haute. Puis on leur montrait des mots et ils devaient dire s’ils les avaient vus. Les mots dits à voix haute étaient mieux reconnus, avec 10 à 20 % de réussite en plus selon l’expérience, un écart que les chercheurs qualifient de robuste.
L’explication qu’ils proposent est celle de la distinctivité : un mot que tu as prononcé porte une trace de plus, celle du geste de ta bouche et du son qui en est sorti, et cette trace le rend plus facile à retrouver que ses voisins lus en silence.
Noah Forrin et MacLeod (Forrin & MacLeod, 2018) ont ensuite cherché ce qui, dans le fait de parler, aide vraiment. Ils ont enregistré 75 étudiants en train de lire des mots, puis, deux semaines plus tard, leur ont fait apprendre une nouvelle liste dans quatre conditions : dire le mot, entendre sa propre voix l’enregistrer, entendre quelqu’un d’autre le dire, ou le lire en silence. La mémoire suivait exactement cet ordre. Dire à voix haute était le mieux, entendre sa propre voix venait juste derrière, et entendre sa voix battait entendre celle d’un autre. Deux ingrédients, donc : le geste de parler, et le fait que c’est toi qu’on entend.
Pour toi, ça veut dire une chose simple : une phrase répétée en silence est une phrase à moitié apprise. La moitié qui manque, c’est justement celle dont tu as besoin devant le pharmacien.
Fais ça aujourd’hui
Choisis trois phrases que tu voudrais pouvoir dire demain. Sors ton téléphone, lance l’enregistreur, et dis-les à voix haute, à voix normale, pas en chuchotant. Ne cherche pas à bien faire : cherche à faire. Puis réécoute-toi une fois. Ça prendra deux minutes, et ce sera peut-être désagréable ; ta voix enregistrée surprend tout le monde. Mais tu viens de donner à ces trois phrases deux traces de plus qu’elles n’en auraient eu dans ta tête.
Comment nos leçons l’utilisent
« Je m’appelle Nadia » se termine par « Dis-le à ta façon » : trois phrases sur toi, ton prénom, ta ville, ce que tu aimes le samedi, à dire à voix haute, pas à écrire. C’est volontaire. Tout ce qui précède dans la leçon se passe dans ta tête ; cette dernière étape fait passer les mots par ta bouche pour la première fois. Si tu veux une version encore plus guidée, la version shadowing de « L’ascenseur » sur notre chaîne YouTube te fait répéter chaque phrase après une pause. Commence par Je m’appelle Nadia (A1).
La limite honnête
Ces expériences portent sur des listes de mots anglais isolés, reconnus quelques minutes après, chez des étudiants canadiens : pas sur des phrases en français rappelées une semaine plus tard. L’effet de 10 à 20 % apparaît surtout quand les mots lus à voix haute et en silence sont mélangés dans la même liste ; dire toute une liste à voix haute aide moins. Et Forrin et MacLeod ont testé la mémoire des mots, pas la facilité à les dire sous pression. La voix aide ; elle ne fait pas tout.
Tes questions
Chuchoter, ça compte ?
Un peu, mais moins. Ce qui aide, c'est le geste de la bouche plus le son de ta propre voix. Chuchote si tu es dans le train, mais dès que tu es seul, parle vraiment.
Je déteste m'entendre en enregistrement.
Presque tout le monde. Tu n'es pas obligé de réécouter tout de suite : le bénéfice principal vient du fait de dire. Réécoute plus tard, quand tu es prêt, ou pas du tout.
Combien de phrases par jour ?
Trois suffisent. Ce n'est pas la quantité qui compte, c'est que ces trois phrases soient sorties de ta bouche, pas seulement passées dans ta tête.
Références
MacLeod, C. M., Gopie, N., Hourihan, K. L., Neary, K. R., & Ozubko, J. D. (2010). The production effect: Delineation of a phenomenon. Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition, 36(3), 671–685. doi:10.1037/a0018785
Forrin, N. D., & MacLeod, C. M. (2018). This time it's personal: The memory benefit of hearing oneself. Memory, 26(4), 574–579. doi:10.1080/09658211.2017.1383434
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