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LE LABO · Je n’arrive pas à parler · Nº 11

J'ai les mots mais pas les phrases — apprends des blocs tout faits, pas des mots isolés

Par Débonnaire · 4 min de lecture

Le problème

Tu es à la boulangerie. Tu sais dire « pain », « croissant », « deux », « s’il vous plaît ». Tu as même révisé les nombres hier soir. Et pourtant, quand la vendeuse te regarde, rien ne s’assemble. Les mots sont là, chacun dans sa case, mais la phrase ne vient pas. Tu montres du doigt, tu souris, tu sors.

Ce n’est pas un manque de vocabulaire. C’est que tu as appris des briques, et jamais des murs.

Ce que la recherche a trouvé

Les linguistes appellent « séquences préfabriquées » ou « blocs » ces groupes de mots qu’un locuteur natif sort d’un seul tenant : « je voudrais », « ça fait combien », « il y a », « c’est pas grave ». On estime qu’une grande partie de la parole quotidienne est faite de ces blocs, réutilisés tels quels, plutôt que de phrases construites mot à mot au moment de parler.

Frank Boers et ses collègues (Boers et al., 2006) ont voulu savoir si apprendre ces blocs changeait quelque chose à l’oral. Ils ont suivi 32 étudiants belges en anglais pendant 22 heures de cours. La moitié a travaillé avec des documents authentiques où l’enseignant attirait sans cesse l’attention sur les blocs tout faits ; l’autre moitié a suivi un cours classique centré sur la grammaire. À la fin, des examinateurs qui ne savaient pas qui avait suivi quel cours ont fait passer un entretien oral à tout le monde. Le groupe « blocs » a été jugé plus à l’aise à l’oral, et plus les étudiants utilisaient de blocs, plus leur note d’oral était haute.

Pourquoi ça marche ? Parce qu’un bloc récupéré tel quel ne coûte presque rien à ton cerveau. Il libère de l’attention pour le reste : écouter, choisir le mot suivant, respirer. Merrill Swain (Swain, 1995) a montré de son côté que parler n’est pas seulement le résultat de l’apprentissage, c’en est un moteur : c’est en essayant de produire une phrase qu’on remarque ce qui manque. Les blocs te donnent de quoi commencer à produire tout de suite, même avec trois mots de vocabulaire.

Fais ça aujourd’hui

Choisis une situation de demain : commander un café, te présenter, demander un prix. Écris trois blocs entiers, pas trois mots : « Je voudrais un café, s’il vous plaît. » « Ça fait combien ? » « Je m’appelle Léa et j’habite à Lyon. » Dis chacun à voix haute cinq fois, en entier, sans t’arrêter au milieu. Le but n’est pas de comprendre chaque mot ; c’est que le bloc sorte d’un coup, comme une seule longue syllabe.

Comment nos leçons l’utilisent

Dans Je m’appelle Nadia (A1), l’histoire est écrite en blocs que tu peux réutiliser tels quels : « je m’appelle », « j’habite à », « le samedi, j’aime ». La dernière étape, « Dis-le à ta façon », te demande exactement ça : reprendre ces blocs et dire trois phrases sur toi, à voix haute. Pas une liste de mots, trois phrases entières qui sortent d’un coup. Si tu préfères commencer par l’oreille, la version shadowing de « L’ascenseur » sur notre chaîne YouTube fait la même chose en écoute : une phrase, une pause, tu répètes le bloc entier.

La limite honnête

L’étude de Boers et ses collègues porte sur 32 étudiants avancés en anglais, pas sur des débutants en français, et c’est une seule étude, pas une méta-analyse. Elle mesure une impression d’aisance jugée par des examinateurs, pas la justesse grammaticale. Et personne n’a démontré qu’apprendre des blocs suffit : à un moment, tu voudras les modifier, et là, la grammaire reprend ses droits. Les blocs te font démarrer ; ils ne t’emmènent pas jusqu’au bout.

Tes questions

Un bloc, c'est quoi exactement ?

Un groupe de mots qu'on dit toujours ensemble, comme « je voudrais », « ça fait combien ? » ou « il y a ». Tu l'apprends d'un seul tenant, sans le découper en grammaire.

Combien de blocs faut-il apprendre ?

Peu, mais bien. Cinq blocs que tu sais dire sans réfléchir valent mieux que cinquante que tu reconnais seulement à l'écrit. Ajoute-en un ou deux par semaine.

Est-ce que ça remplace la grammaire ?

Non, ça la précède. Une fois que « je voudrais un café » sort tout seul, la grammaire du conditionnel devient une explication de quelque chose que tu sais déjà dire.

Références

Boers, F., Eyckmans, J., Kappel, J., Stengers, H., & Demecheleer, M. (2006). Formulaic sequences and perceived oral proficiency: Putting a Lexical Approach to the test. Language Teaching Research, 10(3), 245–261. doi:10.1191/1362168806lr195oa

Swain, M. (1995). Three functions of output in second language learning. In G. Cook & B. Seidlhofer (Eds.), Principle and practice in applied linguistics: Studies in honour of H. G. Widdowson (pp. 125–144). Oxford University Press.

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